
- Ma Dame, la Calédonie est en feu.
Sur les grèves, au Couchant, s’assemblent les Scots en armes, venus d’Irlande sur leurs barques peintes aux couleurs des MacEre.
A l'Orient, les Saxons d'Octa piétinent dans leurs tanières boueuses de Bernaccia.
Ma Dame, je vous en conjure, revenez sur votre décision !
- Non Messager, je ne puis renoncer, ceci sera ma dernière marche.
Un Dragon à sept têtes dis-tu...
Ô Déesse !
CONTEXTE
Vème siècle après JC.
Les légions romaines viennent de quitter l'île de Bretagne afin de protéger Rome menacée par les Wisigoths. Les Bretons ont reçu en 410,
leur dernière lettre de l'Empereur de Rome, dans laquelle Honorius leur dit de "veiller à leur propre défense". Tandis que les villes de
l’île, berceaux du pouvoir économique et religieux, restent encore largement dominées par l’influence romaine, le pouvoir politique est
divisé entre maints royaumes et comtés qui se disputent les vertes terres.
Vers le milieu du siècle, la Bretagne vit des heures sombres. Alors que des bandes saxonnes ravagent l'île, le Haut Roi Constant,
fils de Constantin IV le Grand, est assassiné par sa garde picte. Il ne laisse pas d'héritier mais deux frères, trop jeunes pour régner.
C'est Vortigern, son sénéchal, qui fait châtier les assassins et s'empare du trône. L'incident provoque une grave crise politique entre
les bretons et les pictes. Ces derniers franchissent le Mur d'Hadrien et commencent à ravager les Marches du Nord.
Conscient de l'ampleur du danger, Vortigern se décide à demander le soutien militaire des Saxons, et fait appel à nombre de leurs
mercenaires, venus du continent. Ceux-ci réclament des vivres et de l'or, mais contiennent, par la force de leurs armes, la menace picte.
Les caisses bientôt vides, Vortigern n'a alors pas d'autre choix, pour nourrir l'appétit de ses féroces alliés, que de leur donner des
terres. L'ire des Bretons s'enflamme quand plusieurs de leurs seigneurs sont dépossédés de leur domaine afin d’alimenter la rapacité
sans cesse croissante des Saxons.
L'alliance britto-saxonne est cependant scellée par le mariage de Vortigern avec Ronwen, fille du chef saxon Hengist. Ce dernier est
alors nommé roi du Ceint (Kent).
Dans les rangs des seigneurs bretons, la révolte gronde…
Lorsque les Saxons, prétextant sceller la paix avec les seigneurs bretons, attirent 300 d’entre eux dans un piège duquel n’en sortiront
vivants qu’une poignée, Vortigern comprend enfin qu’il a été dupé. La défaite des Bretons semble inéluctable.
C’est alors que le retour d’exil des deux jeunes frères du roi Constant, Emrys et Uther, vient une nouvelle fois changer le cours de
l’histoire. Héritiers légitimes du trône, ils rallient une grande armée sous leur bannière, et battent les derniers fidèles du félon.
Vortigern, comprenant que sa chute est proche, cédant à la paranoïa, sombrant dans la folie, se terre au fond de sa forteresse, et,
assiégé par Emrys, y finit brûlé vif. Emrys devient Haut Roi de Bretagne sous le nom d’Ambrosius Aurelianus.
Mais les troubles politiques n’en sont pas finis pour autant. Ambrosius hérite d’un royaume exsangue, miné par les guerres saxonnes,
divisé par les querelles des seigneurs, à la merci des pillages des impitoyables Pictes.
Afin de s’attirer les faveurs de l’Empire romain, de développer l’économie et de stabiliser son royaume, Ambrosius décide de se faire
baptiser. Le christianisme devient la religion officielle du royaume. Mais, loin d’apporter la paix, cette décision provoque la sécession
du duché de Cornouailles, à l’ouest, qui reste fidèle à la Vieille Foi d’Avalon. Pendant ce temps, les Saxons ne cessent de provoquer des
troubles dans les provinces de l’Est. Au Nord, les assauts des Pictes se font de plus en plus difficiles à contenir. Le royaume est au
bord de l’explosion.
En cette Samain 464, c'est vers Glen Terra, au milieu des landes de Calédonie, que convergent cinq armées portées par les vents de la
guerre. En cette Samain 464, c'est à Glen Terra, au-delà du Mur d'Hadrien, que se joue le destin de Bretagne...
LES LOUPS DE SAMAIN ...
En cette Samain 464, à Glen Terra, les armées des grands de Bretagne rassemblées en Calédonie pour la bataille et la quête de la Pierre
des Rois d'Irlande, Lia Fail, se virent emportées par la magie de l'Autre Monde et forcées par les êtres faës du Sidh de Glen Terra de
combattre une ancienne malédiction liée au sanglant dieu dragon des anciens cultes, Erevos.
Cette malédiction avait un nom : les Loups de Samain, sept princes pictes des temps anciens, demeurés prisonniers des marches du
Royaume des Morts, maudits pour avoir osé défier Erevos, et désormais habités pour l'éternité par l'esprit sauvage du Roi-Serpent.
Sur fond d'affrontements guerriers héroïques, les Hommes durent pénétrer en Terre Périlleuses, contrée de maléfices et de sauvageries
mortels, pour y reprendre les antiques reliques forgées jadis par les Romains adeptes des Mystère de Mithra, le dieu taureau. Bretons,
Pictes, Saxons, Cornouaillais, Romains, Faës, tous durent se battre pour survivre à cette nuit de Samain de cauchemar et
jusqu'au coeur des ténèbres nocturnes affronter les sept Loups maudits.
Mais au matin, ils durent encore réaliser qu'ils avaient été les jouets des Faës Sauvages, être-faës rendues difformes et cruelles
par la magie sauvage d'Erevos : la mort des Loups avait permis d'alimenter leurs noirs desseins de retour du Roi-Dragon.
C'est enfin l'étrange Lailoken qui, guéri de sa folie, donna aux hommes le moyen de vaincre Marûl Shan, le sombre Roi des Faës
Sauvages : une épée de pouvoir, dont la noire lame avait été forgée dans le métal d'une météorite. Ainsi, les portes qui les tenaient
prisonniers furent enfin ouvertes et ils purent tous regagner leur terre. Sept d'entre eux emportèrent les couronnes des princes pictes
maudits qui avaient été défaits, ainsi que les puissantes reliques qui leur avaient permis de vaincre. Sans aucun doute, celles-ci seront
encore précieuses dans les temps à venir qui s'annoncent si obscurs…
Mais seul l'un d'entre eux, l'évêque Aeron de Londinium, le secret et rusé maître des Yeux Pourpres, serviteurs de Pasgen, le fils
de l'usurpateur Vortigern, repartit avec la Pierre de Lia Fail en main. Nul ne sait à ce jour quel usage il fera de ce trésor… Quant à
l'Epée, on dit que Lailoken en fit don à Ganieda, l'une des Dames d'Avalon.
Evénement considérable aussi mais peu connu du commun, un petit groupe d'adorateurs d'Erevos réussit l'exploit de fédérer assez de
druides et de rassembler assez de pouvoir pour consacrer le puissant nexus de Glen Terra aux deux grands dieux des anciens temps,
Cernunnos le cornu, mais surtout Erevos le dragon.
Ainsi, l'énergie d'Erevos fut-elle libérée et diffusée à nouveau sur l'ensemble des terres de Bretagne ...
Les anciens temps, héroïques et barbares, seraient-ils de retour ?
CHRONIQUES
Echos de la Samain 464 --- Les Bretons
Rhufon Voix-claire, barde royal du Rheged, tire de son luth quelques accords, l'air inspiré. Il y a quelques semaines, il se croyait
parti en Calédonie pour vivre et témoigner de batailles qui auraient pu lui inspirer quelques poèmes. Le voilà maintenant en train de
composer une épopée qui devrait le faire accéder définitivement à la postérité et que les bardes reprendront dans tout le Haut-Royaume.
Les Terres Périlleuses et leurs dangers en sont le cadre idéal. Et le matériel en est des plus riches. Les exploits guerriers de Gwyleged
le Preux et son amour pour la belle Athwisia, la loyauté sans faille de son écuyer, devenu depuis Sire Gwanon pourraient à eux seuls
suffire à des heures de récit.
Mais ce serait sans compter sans les ultimes exploits du Baron Owain avant sa disparition, ou le voyage de Moried Sang-Furieux au-delà
de la Mort, la guérison de la terrible Araîgnefée par sa fille Solwenn qui abandonna pour elle son humanité, la quête de Gilfian, les duels
épiques contre les Loups de Samain. Et d'autres hauts faits d'armes encore.
Rhufon a du travail devant lui.
Jusqu'à l'Eglise Romaine qui lui a passé commande du récit du miracle de Caradoc, qui parvint à s'échapper de sanguinaires païens par sa
force de conviction et le courage de sa foi.
« Alors, Rhufon, ta grande oeuvre ? rugit la voix puissante de Lailoken qui, une fois lavé et peigné faisait presque oublier qu'il avait
été Mardruss le crasseux.
- J'y travaille. Il y aura de quoi inspirer les plus braves chevaliers bretons.
- Tu as bien compris ce qui nous manque, Rhufon. La terre de Bretagne a besoin de héros. Face aux Saxons, seuls des héros peuvent unifier
le royaume et préserver ses traditions. Des héros prêts aux révélations mystiques, car nos secrets doivent perdurer.
- Et où trouveras-tu un roi pour un pays de héros ?
- J'ai quelques visions de l'avenir, mon cher Rhufon, et elles ne me trompent jamais. Un homme comme le jeune prince Uther pourrait sans
doute être de la trempe d'un roi héroïque. Mais assez parlé, je t'en ai sans doute trop dit. Rechante-moi donc ta chanson du poulailler. »
« Voici donc cette fameuse Pierre du Destin, Lia Fail. Les Yeux Pourpres ont bien travaillé, s'impatienta Pasquen, fils de Vortigern.
- Ne vous hâtez point trop, mon prince. Cette pierre n'aura aucune valeur si vous n'accédez pas au trône. Le soutien de vos alliés
saxons, celui de mes appuis à Rome, le réseau des Yeux Pourpres et le pouvoir de la Pierre permettront à votre lignée de définitivement
s'installer. Cette perspective faisait briller d'ambition les yeux de Pasquen.
- Vous n'oublierez pas, reprit l'ecclésiaste, tout ce que l'Eglise et mon humble personne ont pu vous apporter.
- Ne t'inquiète pas, Aeron. Tu n'as pas affaire à un ingrat. Prends donc déjà ceci pour tes bonnes ouvres. Tu trouveras dans ce coffret
le prix que nous avions convenu. Donne-moi donc la Pierre.
- Pas maintenant, mon prince. Les Bretons la pensent perdue. Tant qu'Ambrosius est sur le trône, nous ne devons pas dévoiler trop vite
nos atouts. J'ai préféré dissimuler la Pierre dans un endroit connu de moi seul. Laissez les Yeux Pourpres continuer à préparer votre
retour. Le temps joue pour nous désormais.
- Tu as raison, Aeron. Ta sagesse est grande. Je ferai bâtir en ton honneur des cathédrales plus hautes que les bâtiments des romains
quand je serai Haut Roi. »
« Quel imbécile » pensait Aeron. Il serait sans doute bon de ne pas tout miser sur ce Pasquen. Même bien conseillé, il fera un piètre
monarque. La Pierre désormais bien en sécurité, les Yeux Pourpres pourront sans doute trouver d'autres alliés vers le pouvoir.
La silhouette d'un cavalier se découpe sur le sommet de la colline. Du haut de son promontoire, le chevalier sans blason contemple les
terres des Galles du sud qui l'ont vu naître. Il sait qu'il doit partir.
En abandonnant son nom pour partir en errance, il pensait laisser derrière lui les peines et les malédictions qui le poursuivaient.
Son domaine d'Egwyid est en de bonne main. Sire Neddig en sera certainement un seigneur digne d'éloges. Son temps à lui était passé. A
d'autres d'assurer la relève.
En abandonnant son nom, il n'aura perdu que le confort et la reconnaissance. Chevalier, baron, roi. Quelle importance maintenant. Et
ces faës qui continuent à hanter ses nuits de cauchemars. La voie qu'il a choisi n'a plus qu'une seule issue, et il ne la connaît que
trop bien.
Demain, les brigands ou les monstres qui terrorisent la région auront mordu la poussière et le chevalier sans nom repartira sans laisser de traces.
Ou demain, il trouvera enfin le repos, terrassé les armes à la main. Qu'importe. Demain, c'est loin, se dit-il en embrassant du regard
la plaine verdoyante.
Echos de la Samain 464 --- Cornouailles et Avalon
Une venteuse nuit d'hiver enveloppait la citadelle de Tintagel. Le sénéchal Scolan avait chevauché sans relâche pendant plusieurs
semaines, jusque dans l'extrême nord de la lointaine Calédonie, pour aller négocier avec les Pictes et ramener leur émissaire en
Cornouailles.
Ayant frappé un bref coup, Scolan ouvrit la porte de l'antichambre du duc, et y fit entrer le visiteur.
"Mon duc, voici celui que vous attendiez". De son regard d'aigle, le vieux duc Urbain jaugea l'étranger. C'était un homme encore jeune,
arborant une fine barbe noire, mais son charisme et sa prestance augurait déjà d'une destinée hors du commun. Ses yeux gris acier
reflétaient sa froide détermination. La négociation avec cet homme n'avait guère due être aisée pour Scolan.
"Je suis Loth, fils du roi d'Orcanie, dit l'étranger. J'apporte ce que vous souhaitiez. Mais vous savez que mon peuple s'oppose à ce
mariage : la lignée de Madder Akka est destinée à s'éteindre avec les dernières braises de ce qui reste de la foi d'Avalon. Si votre fils
Gorlois épouse Ygerne, je crains que l'alliance de nos peuples ne soit compromise. A moins que..."
Un mouvement dans l'ombre attira l'oeil de Loth. Vêtue de noir, la duchesse de Cornouailles sortit de la pénombre et s'avança vers le
prince des Orcades.
Loth reprit. "A moins que les filles qui naîtront de cette union ne soient données à la voie du Roi-Serpent."
Ce mariage, Lena la souhaitait plus que tout. Car la prophétie était formelle : c'est du sein d'Ygerne que naîtrait le plus grand des
Hauts Rois de Bretagne. Mais l'alliance entre la Cornouailles et le peuple picte était à ses yeux encore plus importante : c'était le
seul moyen de sauver ce qui restait de la Vieille Foi. Alors elle repensa à ce matin de Samain où le Nexus de Glen Terra avait été
réenchanté grâce au Grand Druide Gwenlon de Nargamor. C'était sa réussite, sa volonté dirigée dans le seul but de réunifier les dieux
des temps anciens, afin de sauvegarder l'ancienne foi : Ceridwen, Mannawyddan, Cernunnos. Et Erevos. Les forces sauvages qui avaient
alors été éveillées faisaient intégralement partie de la Création, Lena en avait la conviction. Elles seules désormais pourraient sauver
la Tradition.
L'heure était décisive, il lui fallait prendre une décision qui changerait le destin de son peuple. La duchesse jeta un regard à Urbain,
qui hocha la tête en signe d'assentiment, puis elle prit son inspiration et plongea ses yeux dans ceux de Loth : "J'en fais le serment".
Le chemin du retour vers le sanctuaire d'Avalon avait été particulièrement pénible pour la Dame du Lac. Souffrante, elle ressentait
dans sa chair la morsure du souffle d'Erevos, qui, depuis les événements de Glen Terra, se répandait toujours plus loin vers le Sud, à
travers les lignes-leys.
Alors que les premières lumières de l'aube pointaient à peine, Ganieda s'approcha de son chevet. La voix de Madder Akka était faible,
mais son regard était flamboyant. "L'Epée... Elle est ici, n'est-ce pas ? Je ressens sa présence."
Ganieda se rappela soudain avec émotion les retrouvailles avec son frère Lailoken, qu'elle était parvenue à retrouver en Terre
Périlleuse, sous les traits grossiers de Mardruss le Fou. "Depuis sa guérison, mon frère a voyagé dans toute la Bretagne avec cette
épée. De Carduel à Londinium, de Carmarthen à Eburacum, on dit que les rois et les princes se sont inclinés devant elle. Son pouvoir est
tel que tous l'ont reconnue comme l'Epée du Haut Roi. Mais il a refusé de la donner à Emrys. Hier, il est venu ici et il me l'a remise,
me faisant promettre de la garder jusqu'à ce que le jour du nouveau Roi soit venu."
La jeune prêtresse sortit l'arme du drap qui l'enveloppait. Le soleil du matin resplendit sur l'épée de jais. Les lettres romaines qui
l'ornaient commençaient à s'effacer.
"Ganieda, notre communauté est fragile. Si nous n'avions versé le Sang de Ceridwenn afin d'atténuer la brûlure du Dragon, elle aurait
déjà disparu. Veille sur cette Epée comme sur le plus cher de tes biens. Je ne serai plus là pour le voir, mais je sais que grand sera
le destin de cette lame."
Au Septentrion, les Pictes, repoussés par les Scots sur les Hautes Terres, hurlent au massacre de la vengeance.
A Eburacum, on n'ose plus s'approcher du Mur, et on voit avec effroi les rivières venues du Nord se teinter de sang.
A la cour du Haut Roi Ambrosius, il court d'étranges nouvelles.
Des missionnaires chrétiens miraculeusement échappés des mains des barbares répandent des prophéties de fin des Temps...
"Puis un second signe apparut au ciel : un énorme Dragon rouge feu, à sept têtes et dix cornes, chaque corne surmontée d'un diadème.
Sa queue balaie le tiers des étoiles du ciel et les précipite sur la terre."
L'hiver est sur nous et bientôt nous devrons céder la place aux Chrétiens...
Samain sera couleur de sang cette année !
Mais jusqu'à mon dernier souffle, je me tiendrai debout face à Lui, d'où qu'Il darde son regard de feu, pour l'amour de cette Terre et de ses Hommes.
Qui sait quelles abominations cette Calédonie désolée et stérile a pu nourrir en son sein de brouillards et de froideurs...
Sens-tu cette fièvre malsaine qui s'en vient du Nord...
Cela crie, cela hurle, que sont ces bêtes enragées qui déchirent mes chairs...
Je vois la Pierre, je vois la Pierre, elle est là, dans le sein des Brumes...
Un loup féroce en a fait sa couche...
Il me voit, il me regarde...